L’art de Matthias Alfen
Par Judy Kim
Un professeur de mathématique
disait qu’un ruban de Möbius n’a qu’une face unique,
et vous serez bien surpris
si vous le coupez en deux, mon ami,
de le voir rester entier, fait peu classique.
– Limerick d’auteur inconnu
La première fois que j’ai posé les yeux sur la sculpture de Matthias Alfen, Falling Man (2004), dans le cadre du processus de sélection du premier salon jurié ouvert du Housatonic Museum of Art au printemps 2005, elle a laissé en moi une empreinte immédiate et viscérale. Le processus de sélection au HMA ne différait pas de celui des autres expositions dont j’avais fait partie du jury. Les candidats avaient soumis des diapositives ou des images numériques de leurs œuvres. J’ai examiné l’ensemble des soumissions à deux reprises — d’abord très rapidement, pour me faire une impression générale des œuvres proposées, puis beaucoup plus lentement, en observant et en considérant chaque soumission avec attention.
Pourtant, même à un regard rapide, les œuvres soumises par Alfen — Dancer (2005) et Falling Man — possédaient une gravité et un poids indéniables qui m’ont happée. Falling Man est une sculpture d’un homme nu qui n’a de classique que ce que le mot exige au sens formel. Cette figure est composée de deux faces antérieures d’un homme, dos à dos. Les deux moitiés de son corps — l’avant, et, l’avant — sont formées de courbes concaves et convexes. Les courbes qui composent le corps se heurtent et se fondent les unes dans les autres avec la musculature tendue et contractée de l’abdomen et des membres, suggérant une chute lourde et résistante. La figure elle-même est fléchie, et pourrait se lire comme concave ou convexe (vers l’avant ou vers l’arrière). Ou bien, elle pourrait s’interpréter comme étant à la fois concave et convexe.
Comment déchiffrer cette œuvre énigmatique, à la fois si simple et pourtant si déroutante ? Formellement, elle incarne et exprime la dualité et l’unité ; c’est littéralement une figure divisée et pourtant une. Le titre et la pose physique de l’œuvre semblent suggérer un homme saisi dans un trébuchement chorégraphié — dans une tentative apparemment vaine mais instinctive d’enrayer une chute, une chute peut-être non inévitable mais impossible à arrêter une fois enclenchée. Et que dire des courbes ? Signifient-elles les contradictions, les conflits ou les luttes intérieures de l’être ? Ou bien ne sont-elles qu’une convention créée par Alfen pour traduire et accentuer le mouvement d’un corps qui tournoie en tombant dans les airs ? Comme toute grande œuvre d’art, Falling Man parvient à engager profondément le spectateur et à susciter davantage de questions que de réponses.
Je n’ai aucune réponse définitive à mes questions. Cependant, depuis que j’ai récompensé Alfen pour Falling Man lors du salon jurié ouvert du HMA, j’ai eu la chance de découvrir ses autres sculptures. Les aspects formels de Falling Man et ses caractéristiques essentielles se retrouvent de façon constante dans ses autres sculptures figuratives — dualité et unité, et une tension incertaine à la fois au sein de la figure et entre la figure et son environnement. J’espère que la découverte des œuvres de cette exposition nous offrira l’occasion d’approfondir les questions qu’Alfen pose à travers son art.
Judy Kim — Directrice, Affiliés et opérations du projet Abu Dhabi au Guggenheim Museum